théâtre

Un seul personnage est visible dans cette pièce. C'est un homme (H), assis dans un fauteuil, sous une lampe (à incandescence). Il lit. La lampe éclaire précisément l'homme et le fauteuil, tandis que le reste de la pièce est dans l'obscurité (les décors du fond, du sol et des côtés sont noirs). Le fauteuil est de profil par rapport à salle, placé légèrement du côté jardin.

Le deuxième personnage est un extra-terrestre (E.T), représenté par une balle de ping-pong en suspension à hauteur du visage de l'homme assis. Une petite soufflerie verticale, cachée dans le plancher (ou dans une table basse) maintient la balle en l'air, selon le phénomène bien connu. Le débit d'air n'est pas tout à fait régulier et la balle bouge perpétuellement dans le sens vertical. Cette balle fait face au fauteuil, côté cour, à trois mètres de celui-ci. Une source lumineuse, blanche, très précise et très vive, l'éclaire par en dessous. Selon son humeur, la couleur d'E.T change (éclairage). Par exemple, jaune quand il est content, orange quand il s'excite ou se passionne, rouge pour la colère et la mauvaise humeur, bleu pour le calme, violet quand il parle des siens ou de son passé.

La voix d'E.T est douce, posée et très féminine (caricaturale).

Au lever du rideau, seuls l'homme et son fauteuil sont éclairés. La balle n'est pas encore apparue. L'homme lit calmement. Il fait des onomatopées, comme quelqu'un qui est seul, se cure le nez distraitement et catapulte les crottes machinalement vers la salle (les spectateurs). Cette scène dure trois bonnes minutes.

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E.T : (qui apparaît soudain, en rouge)
- Eh ! Toi !

H : (qui sursaute, voit la balle, se lève à demi en hésitant puis enjambe le fauteuil prestement)
- Beuh... Qui... Qui êtes-vous ?

E.T :
- Je suis un être supérieur. Et quand je dis supérieur, je me mets à ta portée.

H : (éberlué)
- Supérieur ?

E.T :
- Oui, et j'en ai marre que tu me lances tes crottes de nez !

H : (très gêné d'être prit sur le fait)
- Mais... je les lançais par là, sur le côté... Et vous n'étiez pas encore là.

E.T : ( devenu jaune)
- Je suis partout : je suis ici, je suis dans la salle, je suis là-bas, et ailleurs aussi. En fait, je suis omniprésente.

H : (de plus en plus ébahi)
- Mais... Qu'êtes-vous donc ?

E.T : (ménage un silence avant de répondre, blanche)
- Mettons que je sois TOUT. Du moins, est-ce l'état vers lequel je tends.

H :
- Tout ? Mais d'où venez-vous ?

E.T :
- Je ne viens pas de quelque part et ne vais nulle part. Puisque je te dis que je deviens TOUT. Je ne me déplace pas, je m'étends plutôt. Et encore, je simplifie.

H : (qui se rassied lentement)
- Vous êtes pourtant si petit !

E.T :
- Petite, s'il te plaît, petite ! Je suis de nature féminine.

H : (intéressé)
- J'avais cru comprendre que vous étiez tout ?

E.T :
- Justement !

H : (de plus en plus intéressé)
- Ah !?

E.T :
- Le principe féminin inclut le masculin, et...

H : (ironique, tandis qu'E.T vire subitement au rouge)
- Si je comprends bien, le principe masculin n'est qu'une partie du féminin, le résultat d'une soustraction en somme.

E.T :
- Tu comprends bien, mais tu m'as coupé la parole.

H : (faussement désolé)
- Oh ! Pardonnez-moi.

(Un silence s'installe sur la scène, E.T revient progressivement au jaune en passant par l'orange).

H :
- Comment pouvez-vous postuler une chose pareille ; je veux dire, à propos de féminité ?

E.T :
- Ce n'est pas un postulat, c'est un fait. Et c'est pourquoi je suis devenue féminine, puisque je tends vers l'absolu. Cela dit, ma taille n'a aucun sens. Avec les quatre dimensions que tu es capable d'appréhender, tu me perçois ainsi que j'ai décidé d'apparaître. Mais cette forme sphérique a uniquement une valeur de symbole.

(nouveau silence, E.T est blanc)

E.T :
- L'Univers semble infini, et dans une infinité de dimensions. Mais une sphère de trois centimètres l'est aussi, à sa façon. Je ne vois donc pas de difficulté à me représenter sous la forme d'un petit pois, par exemple.

H :
- Vous semblez établir un rapport en l'Univers et vous.

E.T :
- Ouaip ! Une dernière fois, je te rappelle que je deviens TOUT. TOUT englobe évidement l'Univers, bien que celui-ci soit infini.

H :
- Il me semble qu'il y a une contradiction dans...

E.T :
- Cet infini implique la révision de ta notion humaine du TOUT.

H : (ironique)
- Tu m'as coupé la parole à ton tour !

E.T : (rouge)
- Je préfère être vouvoyé, s'il te plaît.

H : (surpris, puis prudent)
- Hein ! ... Euh, bon.

(nouveau silence pendant lequel E.T retourne au blanc)

H :
- Qu'est-ce qui vous amène par chez nous ?

E.T :
- Je m'étends, dans toutes les dimensions, donc il est normal que je rencontre constamment des situations comme celle-ci. Tu peux considérer cela comme une exploration ou une nourriture, une culture.

H : (qui ne comprend pas)
- Donc, vous voyagez, comme ça...

E.T :
- Je ne voyage pas, j'intègre. Je me développe en intégrant.

H : (inquiet)
- Vous intégrez ?

E.T :
- Ouaip ! Je me propose de vous inclure à moi.

H : (éberlué)
- Qui, Moi ?

E.T : (montrant des signes d'impatience)
- Pour toi, j'utilise le tutoiement. Lorsque je dis "vous", je désigne le genre humain, tous les êtres vivants sur la Terre, la planète elle-même et le système solaire. J'y inclue aussi le passé et le futur, et bien d'autres dimensions dont tu n'as pas l'usage et qui existent pourtant.

H : (haussant le ton)
- Ecoutez, cela ne me convient pas du tout ! Vous pourriez me demander mon avis. Allez voir, heu... je ne sais pas, moi... des adeptes du soufisme par exemple. Je suppose que vous les intéresserez, mais moi, je tiens à conserver mon individualité.

E.T : (orange)
- Du fait de leurs religions, certains êtres m'accueillent effectivement mieux que toi. En fait, ils me considèrent un peu comme une déesse. Par contre, tes proches ne m'apprécient pas. Je tiens en ce moment le même dialogue avec eux qu'avec toi.

H :
- Vous le voyez bien ! Aucune personne raisonnable ne tient à être annihilée.

E.T : (comme en aparté et sur un ton condescendant)
- Il me parle de raison !

E.T : (s'adressant à l'homme)
- Idiot ! Tu n'y verras aucune différence. Tu ne perdras pas ton semblant de libre-arbitre, ni aucune de tes maigres facultés. Considère, s'il te plaît, un exemple que je choisis à ta portée : penses-tu qu'il importe à une cellule de faire partie de ton corps plutôt que de celui de ton voisin ?

H :
- Il n'empêche que je refuse tout net !

E.T :
- Tu remarqueras que je ne te demande pas ton avis. D'ailleurs, j'aurai aussi bien pu ne pas me signaler, et tu ne te serais aperçu de rien ; ça serait passé "comme une lettre à la poste".

H :
- Mais alors, pourquoi avez-vous pris cette peine ?

E.T : (sérieuse)
- Question d'éthique.

H : (rire forcé et agressif)
- Ah ah ! Vous me parlez de morale alors que vous vous proposez de nous envahir ?

E.T :
- Tout de suite les grands mots. Il ne s'agit pas de vous envahir, mais de vous intégrer à moi, c'est à dire au TOUT.

H : (sec)
- Pas question !

E.T : (amusée)
- Tss tss ! De toute façon, c'est TOUT ou RIEN, si je puis dire.

H : (grognon)
- Comment voulez-vous que nous puissions nous croire libres, avec vous qui sifflerez sur nos têtes ?

E.T :
- Ecoute ! L'histoire démontre qu'une présence toute-puissante n'a jamais empêché les hommes d'agir à leur guise.

H :
- Si vous faites allusion aux religions, cela n'a rien à voir. Vous, vous êtes bien réelle.

E.T :
- Les dieux l'étaient tout autant ! Du moins dans l'esprit de leurs fidèles. Et tu sais que cela n'a pas entravé le mal. Tout au plus, les pires excès ont-ils été tempérés, et encore.

H : (prudent)
- Vous comptez faire mieux ?

E.T :
- Dieu m'en garde ! Enfin... c'est une expression. Non, je ne m'immiscerais pas dans vos affaires. Mon rôle sera simplement contemplatif, une observation attentive mais surtout pas d'intervention.

H :
- J'aurais constamment l'impression d'être surveillé. Même seul entre quatre murs, je n'oserais plus me curer le nez.

E.T :
- Pour le coup, ça ne sera pas un mal.

(nouveau silence, un peu plus long que les précédents. E.T change plusieurs fois de couleurs, jaune, orange, bleu clair et blanc. L'homme l'observe tout en voulant avoir l'air de rien. Il se soulève légèrement, puis se penche en avant et se redresse, etc... Finalement, il se replonge dans son livre, mais pas longtemps)

H : (brusquement)
- D'abord, qui êtes-vous exactement ?

E.T :
- TOUT, te dis-je ! Je suis le ciel et les étoiles, les poussières dans le vent et le vent lui-même, je suis toi, je suis vous, ou plutôt c'est vous qui êtes moi. Je suis TOUT.

H : (agacé)
- Alors, qui étiez-vous avant d'être TOUT ?

E.T :
- C'est une longue histoire. Au début, nous étions un peu comme vous, les êtres humains ; nous étions une population d'individus, une espèce. Mais cela remonte à fort longtemps, autant dire à la naissance de l'Univers.

H :
- Vous êtes donc plusieurs ?

E.T :
- Je suis plusieurs. Nous avons tous fusionné en un seul être. Ce ne fut pas sans peine. Il a d'abord fallu que chacun se dissocie de son enveloppe charnelle. Puis, que tous acceptent de perdre leur individualité pour ne plus former qu'un seul. Cela n'a pas été sans mal ; mon propre père, par exemple, a refusé de participer à ce qu'il nommait la "collusion". Il est parti de son côté... Quelque chose me dit qu'il est passé par chez vous, d'ailleurs. Il avait un tel goût des différences, des particularités, une telle horreur de l'uniformité, qu'il me semble reconnaître sa griffe sur votre terre. Tant de races, tant de moeurs, de coutumes et de religions se trouvent concentrées sur une seule planète. Ce serait bien de lui...

H : (fronçant les sourcils)
- Attends ! Tu... Je veux dire... Vous voulez dire... enfin... qu'il serait... à l'origine de la vie ici ?

E.T : (sur le ton de la réflexion)
- hm hm ! Notre fusion, et donc son départ, est récente. La Terre est jeune ; quatre ou cinq milliards de vos années, cela semble coïncider.

H : (trépignant)
- Votre père nous aurait créés ??

E.T : (impatientée)
- Non, pas forcément. Je suppose qu'il a dû vous prendre en main alors que vous en étiez à un stade larvaire quelconque. Puis, amateur de ce genre d'expériences, il a dû vous disperser en une multitude variée d'êtres nageants, marchants et rampants, grouillants ou volants. Des gros et des petits, des beaux et des laids, des idiots et des moins bêtes.

H :
- Vous parlez de votre père, mais du père de qui s'agit-il, puisque vous êtes une multitude ?

E.T : (ironique)
- Eh eh ! Bravo l'homme, bravo ! Mon père n'a pas fait un si mauvais travail.

E.T : (plus sérieusement)
Quand je dis mon père, je me mets à la place de l'un d'entre nous, tel qu'il était avant la fusion. J'aurais pu dire mon fils, mon aïeul, mon frère ou mon cousin, mais pas moi-même.

H :
- Lorsque vous nous aurez "intégrés", comme vous dites, vous poursuivrez votre extension ?

E.T :
- Sache que vous étiez déjà moi au moment où nous avons commencé à dialoguer. Actuellement, j'investis plusieurs milliards de mondes en même temps. Si tu veux essayer de m'imaginer comme un nuage qui grandit, et bien la Terre se trouve maintenant au beau milieu de celui-ci.

H :
- ça me dépasse !

E.T :
- Bien entendu.

H :
- Je rêve !

E.T :
- Comment ?

H :
- Je dis que je dois rêver !

E.T :
- Rêver ? Oh ! Une nouvelle dimension ! Excuses-moi, je reviens... Enfin, façon de parler.

Rideau

M.Alexis.M
Yaounde, novembre 1991.

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