
chimie
chimie : découverte
désir atomique, orgie électronique
tremblement des noyaux
et partage d'électrons
je réduis ton oxydant
tu oxydes mon réducteur
sublime-moi, je te dismute !
fission ? fusion !
le couple oxydant-réducteur
circule nos particules
et ?
synthétise nos molécules

parents éléments
comment se fait-il qu'on apprécie tellement
d'être au milieu des grands éléments indifférents
comment se fait-il qu'on regrette tellement
d'avoir été dans un milieu de parents indifférents

leurs étrangers
ces deux-là tombent amoureux
ça ne concerne plus qu'eux
ils font de nous leurs étrangers

poésie essentielle
pour une poésie essentielle
il faudrait savoir effacer tous les mots du poète
au moins les sujets et les objets
et tous les articles et les pronoms
et tous ces adjectifs qui avouent bien l'impossibilité de dire
et bien sûr les ponctuations et toutes ces scories et les dernières poussières
pour ne plus garder que le verbe
être
aimer
boire et manger
dormir
marcher ou courir
mais être
le dernier poème pourrait être
être

patience, mon cœur
je dis à mon cœur : "patience, mon cœur ! bat encore, bat encore longtemps..."
64
jeune je buvais et le vin et le miel et le lait, vieux je ne demande que de l'eau mais je sais la trouver aussi bonne sinon meilleure.
offre-moi encore un grand-crème et une dernière clope dans un café de boulevard parisien.
une assiette de poisson grillé dans un port du Dodécanèse, pourquoi pas à Kalimnos, avec le vieux Stavros, pêcheur d'éponge et qui réparait les machines à coudre. on boirait encore son mauvais résiné.
c'était il y a longtemps et c'était loin
je dis à mon cœur : "patience, mon cœur ! bat encore, bat encore longtemps..."
64 x 365 = 23 360
pas de regrets, jeune j'étais rempli de doutes. toujours aujourd'hui mais je les goûte.
un bokit aux Antilles, à Le Moule et regarder les vagues déferler encore et toujours encore, et plus loin au large, essayer de deviner le grand dos cassé de La Désirade.
au Cameroun, pê Aboubacar Tchindo raconte à ses petits nos aventures en pirogue aux chutes de Nachtigal ?
dans sa Finlande peut-être Ritva Pelkonen se souvient-elle de moi comme je me souviens d'elle, Laponie vieille, Sodankula érodé, Ivalo, le cercle polaire et le soleil resté quinze jours en l'air ?
c'était loin, il y a longtemps
et je dis à mon cœur : "patience, mon cœur ! bat encore, bat encore longtemps..."
64 x 365 x 24 = 560 640
et comme une mouche chiante qui ne sait pas trouver sa place et tourne incessamment dans la pièce se pose enfin à n'importe quelque part, je me tairai aussi.
ma vieillesse sera
cette tapisserie qu'on décolle enfin
un goût de rouille dans la bouche
de la terre dans les sinus
et des fourmis dans les jambes
ou peut-être cette terre déjà sur mon visage
sera délicieuse comme l'odeur pétrichor de la pluie ?
je suis allé loin et pendant longtemps
je dis à mon cœur : "patience, mon cœur ! bat encore, bat encore longtemps..."
64 x 365 x 24 x 60 = 33 638 400
ne te retournes pas sur nos excès passés
tu risques de ne plus respirer
nous sommes vieux et ta peau est salée et ta peau se déchire et craque sous mes baisers assoiffés
nous revenons de loin depuis longtemps
je dis à mon cœur : "patience, mon cœur ! bat encore, bat encore longtemps..."
64 x 365 x 24 x 60 x 70 = 2 354 688 000
lorsque je plonge les mains dans la terre j'ai le sentiment, humain, trop humain, d'avoir longtemps perdu quelque chose que je retrouverai ce jour-là
le ventre vrai de ma vraie mère
mais il ne faudrait pas qu'elle vienne trop vite et par derrière
goûter les derniers jours
les dernières heures
dernières secondes
l'instant
... tout ça n'est peut-être qu'un souci de fin de moi ?

café crème
pour apprécier vraiment un second café crème
il faut ne plus avoir le goût du premier sur la langue
le souvenir du goût du premier sur la langue non plus

l'apostrophe
l'apostrophe est en danger, insaisissable...
ne tuez pas l'apostrophe !

dénominateur commun
notre dénominateur commun
c'est peut-être notre incapacité de choisir ?

la mer s'arrête
il existe un moment
entre la nuit et le jour
c'est juste avant l'aube
c'est un très court instant
où la mer s'arrête
je l'ai vu !

argent en trop
"l'art donne de la valeur à l'argent en trop"
Yves Michaud

Ithaque derrière Céphalonie
j'ai posé le pied en Grèce
pour la première fois
à Céphalonie
arrivé d'Espagne à la voile
derrière l'île
il y avait Ithaque

des feuilles sèches
"Tu ne pourras rien posséder sans la pauvreté, tu n'as pas le droit d'être pauvre tant qu'on paiera ton travail avec des feuilles sèches"
Jean Giono en 1935, dans Les vraies richesses.

dictionnaire muet
à chaque page Giono me fait attraper le dictionnaire et le dictionnaire lui-même reste parfois muet

mots meurtriers
dieux, patries, mariages
mots abstraits et pourtant meurtriers

objet naturel
Bachelard note que "l'homme est peut-être le premier objet naturel où la nature essaie de se contredire".

Psychanalyse du feu
l'ironie est coquine qui me fait découvrir Bachelard, "Psychanalyse du feu", en respirant la fumée des grands incendies.

la valeur gastronomique
"Aussi haut qu'on puisse remonter, la valeur gastronomique prime la valeur alimentaire et c'est dans la joie et non pas dans la peine que l'homme a trouvé son esprit" : Gaston Bachelard, à l'attention des utilitaristes qui n'ont que "stratégie de survie" à la bouche. et il ajoute que "l'homme est une création du désir, non pas une création du besoin".

sur la page
ne couche rien sur la page
si ça ne s'allonge pas de soi

rdv irl
RDV IRL

le vide
"les étoiles contemplent le vide"
si la nuit contemple les étoiles
et si je contemple la nuit
qui me contemple
sinon le vide ?

montre la lune
tu montres la lune
le singe regarde ton doigt
moi, c'est toi que je regarde

une amnésie nécessaire
les toutes premières briques
qui construisent une personne
sont oubliées
comme si cette amnésie
était nécessaire
pour bâtir le reste
des murs, un toit
mais des fondations enterrées
Pseudo-carnets de haïkus alphabétiques & de photographies, pré-poésie, textes courts inspirés par des faits, lieux ou objets que je photographie à l'occasion. Des photos inspirent parfois les textes. Ou encore, les deux n'ont rien à voir mais se trouvent rapprochés dans ces pages, après avoir mûri longtemps, ou pas.
Georges Hildebrande Cavalestros a dit de l'iconoclaste qu'il était "souvent peu sérieux, parfois trop sérieux, mais jamais barbare au point de nuire à l'image ou à l'imaginaire"

